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Point de vue - partie

Envoyé par Original Sin 
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Re: Point de vue - partie
samedi 23 juillet 2016 11:16:28


L'autocar roulait à vive allure à travers la nuit et la campagne anglaise aux champs bordés de murailles, nous rapprochant inéluctablement de Paris et de la fin de notre périple. Je me retournai et jetai un coup d’œil à mes amis. Tous dormaient paisiblement, probablement épuisés par ces dernières journées occupées à sillonner les landes écossaises et à nager dans les eaux troubles des lochs. Seul Douglas était éveillé, passablement excité à la perspective de quitter ses terres de bruyère et de découvrir enfin la Ville Lumière qu'il n'avait cessé d'évoquer depuis notre rencontre inopinée à Inverness. Il croisa mon regard et me fit un clin d’œil, qui éclaira son visage jovial empourpré par la chaleur de l'habitacle. Je lui adressai un sourire en retour, qui s'effaça doucement de mon visage sitôt ma place reprise.

N'y avait-il donc que moi qui regrettais amèrement que notre voyage touche à sa fin ? Depuis quelques jours, j'avais bien senti que les discussions de mes compagnons comportaient de plus en plus de références à leur famille et à leur bien-aimée absentes, ou tout simplement à la France et aux souvenirs des amis restés là-bas. A les écouter, notre vadrouille européenne avait été une parenthèse plus qu'appréciée, mais arrivait heureusement à son terme. Même Vincent, le plus introspectif d'entre nous, et qui au début de notre expédition semblait y percevoir un cheminement intérieur davantage qu'un simple voyage, ne cachait plus son impatience de retrouver le confort de son foyer. Peut-être avait-il finalement trouvé les réponses qu'il espérait...

Mais j'aurais tellement aimé que ce temps passé ensemble s'éternise ! Plusieurs fois, je m'étais surpris à considérer avec attrait une vie simplement faite d'errances, de rencontres et d'éclats de rire, riche de capitaux humains et culturels bien plus que financiers. Impossible cependant pour moi d'énoncer cela à haute voix. Il était tellement plus facile et confortable de conserver cette carapace de pragmatisme et de fanfaronnade que mes amis me prêtaient, bien loin de l'idéalisme dont je savais pourtant faire preuve quand je laissais libre cours à mes pensées.

A quel point croit-on vraiment connaître nos amis ? De certains d'eux, je ne savais en définitive que peu de choses sur leurs rêves, leurs espoirs et leurs craintes, malgré ces années à suivre les mêmes cours et à se côtoyer presque chaque week-end. Quand Camille et Mathieu nous avaient tous réunis en cette belle soirée de juin pour nous faire part avec entrain et fébrilité de leur projet de voyage, j'y avais vu une expérience qui pouvait durablement sceller notre amitié. Des journées d'insouciance dont nous pourrions nous remémorer avec nostalgie bien des années plus tard. Aux blagues potaches de Jacques, et à l'approbation immédiate et malicieuse d'Aude ayant précédé celle de chaque membre du groupe, j'avais ce soir-là intérieurement ajouté à ce voyage le désir de ne faire finalement plus qu'un avec ces personnes que je chérissais plus que toutes autres.

Il y eut une myriade de moments agréables, et autant d'éclats de rire. Dans chaque ville que nous traversions. Grâce à chaque personne que nous rencontrions. Chaque instant durant lequel nous étions tous réunis, mus par la simple et même volonté de découverte et d'eudémonisme, apportait immanquablement son lot de bonheurs fugaces mais persistants. Je ne pus retenir un sourire en ressassant ces souvenirs, alors que notre car traversait des hameaux ensommeillés. Ces épisodes hanteraient durablement ma mémoire, depuis cette escapade improvisée à bicyclette au sein de la quiétude des vignobles du chianti toscan que nous avions troublée par nos cris bestiaux, à cette randonnée exténuante mais tellement gratifiante sur les montagnes du Tyrol autrichien, guidés par l'abrupt et bienveillant Aurelio. Nos muscles endoloris nous avaient horriblement fait souffrir le lendemain, mais aucun de nous n'avait songé à s'en plaindre, et encore moins à déplorer notre ascension. Et cette soirée magique et apaisante dans le grand nord norvégien, couchés à même l'herbe fraîche que venait baigner de ses lueurs le soleil de minuit, à deviser sur nos futurs, nos attentes, nos peurs quelquefois...

Les cahots de notre véhicule m'extirpèrent de ma rêverie éveillée. Je regardai ma montre, et constatai que les heures séparant notre arrivée à Paris avaient fondu. Nous ne devions plus être très loin des falaises de craie blanche des côtes anglaises. Le cœur serré, je regrettai tout ce que nous n'avions pas pu vivre durant ces dernières semaines. Oui, j'aurais aimé vivre plus, toujours plus, partir sans se soucier du temps qui passe, des obligations nous retenant, des échéances de la vie qui nous rattrapent tous. Partir sans considération d'un éventuel retour. Partir...
Une main vint doucement se poser sur la mienne. Je tournai ma tête vers ma voisine de siège, et plongeai mon regard dans les yeux bleus d'Ambre encore embués de sommeil. Des boucles brunes désordonnées entouraient son visage expressif.
"Tout va bien Abe ?" me demanda-t-elle avec une inquiétude non feinte. "Tu faisais une tête... bizarre".
Je lui souris tendrement en réponse et lui mentit : "Oui, tout va bien, t'en fais pas".
Visiblement rassurée, elle ferma les yeux et posa sa tête sur mon épaule. Et, tandis que nous fendions l'obscurité, je serrai sa main dans la mienne, ce seul contact suffisant à rendre tangible pour quelque temps encore nos moments de grâce éthérés.

Modifié 1 fois. Dernière modification le 23/07/16 11:17 par SpiralPad.
Re: Point de vue - partie
samedi 23 juillet 2016 11:56:30
Re: Point de vue - partie
samedi 23 juillet 2016 12:02:11
Re: Point de vue - partie
samedi 23 juillet 2016 12:12:46
Re: Point de vue - partie
samedi 23 juillet 2016 12:26:28
Réponses diverses
Déjà merci, vos compliment font évidemment plaisir à lire ! :)

Pour vous répondre donc (même si je ne suis pas sûr d'avoir toutes les réponses),
- j'ai essayé de faire un texte qui ne soit... comment dire, ni tout blanc ni tout noir ? 'Fin qui tente de refléter avec mes maigres moyens la psychologie humaine, où c'est rare que des questions aussi compliquées soient facilement tranchables par un oui ou par un non franc.
Est-ce qu'Abe est satisfait du voyage, est-ce que ce voyage lui a offert tout ce qui espérait au début ? J'aurais tendance à répondre que non, et qu'il aurait désiré davantage, même si ce furent d'excellents moments.
J'ai essayé également de transcrire le fait que, bah, ce n'est pas toujours facile d'appliquer à soi-même ce que l'on voudrait que ses amis fassent. Abe souhaiterait connaître mieux ses amis, leur psyché profonde. Pourtant, lui-même ne se dévoile jamais totalement (cf la carapace de fanfaronnade, le mensonge à Ambre). Peut-être parce que ce n'est pas si facile après tout, et que ce désir n'est qu'un voeu pieux ?
J'avais écrit le texte différemment au début, avec une tournure plus "happy end", mais c'était presque un peu trop dégoulinant. J'ai tenté de noircir un peu le tableau, en essayant justement de jeter un peu le doute sur ce que ressentait véritablement Abe.

- oui, forcément, y a une forme de vérité, qui reflète une partie de mes pensées dans ce texte. J'étais content quand j'ai vu que Syca avait orienté le topic dans ce sens ; c'est toujours plus facile d'écrire sur quelque chose qui nous parle / que l'on a soit même vécu je pense. Ne serait-ce que pour tenter de faire ressortir certains sentiments.

- "eudémonisme" était gratuit j'avoue :D
Je me disais bien que ce mot n'était pas assez connu, pis je sais que Roger ne sait apprécier un texte que lorsqu'il doit avoir recours au moins une fois à un dictionnaire.

- Pourquoi Abe ne parle pas de ses sentiments à Ambre ? Je répondrais de la même façon que Bek probablement. Pas facile de toujours dire ce que l'on a sur le coeur, c'est souvent plus facile de mentir non ? On peut y voir une peur de ternir le ressenti d'Ambre également, sans compter que le contexte ne s'y prête pas forcément (Ambre est toute embrumée de sommeil).

Mais comme je vous l'ai dit, j'ai écrit le texte en me laissant un peu guider par ce qui me venait en tête, en tentant de faire un truc authentique. Je n'ai pas forcément les réponses que peut soulever le texte quant à la psychologie d'Abe. Chacun peut faire son interprétation, ça dépend beaucoup de son ressenti personnel je pense.

Re: Point de vue - partie
dimanche 24 juillet 2016 01:47:55
Re: Point de vue - partie
lundi 25 juillet 2016 11:13:07
Re: Point de vue - partie
lundi 25 juillet 2016 11:25:03
Re: Point de vue - partie
lundi 25 juillet 2016 11:28:06
Re: Point de vue - partie
mercredi 25 janvier 2017 16:18:58
Next, Aza, Bousti !

L'était cool ce topic, ça tenterait qui de relancer une édition ?
Re: Point de vue - partie
jeudi 26 janvier 2017 03:58:46
Moi ça me tente que vous en refassiez une, c'était très agréable à lire tout ça :D
Re: Point de vue - partie
jeudi 26 janvier 2017 14:23:27